Horace-­Bénédict de Saussure

Un savant et sa descendance

Originaire de Saulxures en Lorraine, la famille de Saussure vient se réfugier à Lausanne où elle acquiert la bourgeoisie en 1556. C’est plusieurs dizaines d’années plus tard que certains de ses membres viennent s’installer à Genève, s’alliant souvent avec d’autres familles arrivées à Genève pour cause de religion, notamment celles des marchands de soieries venues de Lucca (Italie).

Cette branche comprend une lignée de scientifiques dont les plus connus sont Horace-Bénédict (1740-1799) et Ferdinand (1857-1913), et aussi notamment des marchands, des magistrats, des hommes et une femme de lettres (Albertine 1766-1841), ou encore des artistes.

Horace-Bénédict de Saussure allié Boissier (famille venue du Languedoc) est célèbre pour avoir gravi le Mont-Blanc en 1787, mais il est surtout un scientifique de renom qui a accumulé d’innombrables observations au cours de ses fameux « Voyages dans les Alpes » parus entre 1779 et 1796. C’est ainsi qu’il compte parmi les pionniers de la géologie moderne fondée sur l’étude de terrain. Ses travaux portent également sur la météorologie pour laquelle il développe ou perfectionne des instruments d’une très grande précision. Et c’est pour étudier les propriétés de l’atmosphère qu’il escalade le toit de l’Europe, avec tous ses instruments de mesure, et qu’il campe peu après avec son fils pendant 17 jours au Col du Géant, à plus de 3000 m d’altitude. 

Dans l’esprit des Lumières, de Saussure veut contribuer au progrès de la société en suscitant la collaboration entre savants et artisans. C’est dans cette perspective qu’il fonde en 1776, avec l’horloger Louis Faizan (1680-1756), la Société des Arts (voir Palais Eynard/Athénée).

L’amélioration de l’éducation lui tient également à cœur et il publie en 1774 un Projet de réforme du Collège dans lequel il préconise notamment l’introduction d’un enseignement scientifique. Toutefois les oppositions conservatrices ont raison d’un projet en avance sur son temps.

Il joue également un rôle dans la vie politique de Genève, tentant, dans la tourmente révolutionnaire qui agite la cité à la fin du XVIIIe siècle, de trouver un compromis entre les patriciens arc-boutés sur leurs privilèges et leurs opposants progressistes en révolte.

Sa fin de vie est assombrie par la maladie et il meurt ruiné, mais sa descendance compte des personnalités passionnantes (voir développement historique) et un collège a été baptisé en son honneur et celui de sa famille (voir Château de Lancy).

Développement historique

La maison de Saussure

Ce somptueux hôtel particulier, situé à l’angle des rues de la Tertasse et de la Cité, est construit au tout début du XVIIIe siècle pour le marchand-banquier Jean-Antoine Lullin (1627-1708), membre d’une riche et généreuse famille du lieu. Notons qu’au décès de ce dernier, une partie de sa fortune rendra possible la construction du Temple de la Fusterie.

L’architecture ostentatoire de l’hôtel Lullin, bien que peu conforme à l’austérité ambiante, est tolérée par les autorités de l’époque parce que son propriétaire finance le réaménagement du quartier. Il fait notamment installer un canal le long de la rue de la Cité, alimenté par une machine hydraulique mise au point pas son architecte Joseph Abeille contribuant ainsi au développement de l’hygiène publique.

Horace-Bénédict de Saussure hérite de la maison et s’y installe lorsqu’il épouse Albertine Boissier-Lullin (1745-1817), l’arrière-petite-fille de Jean-Antoine Lullin. Depuis lors, l’hôtel Lullin est connu sous le nom de Maison de Saussure.

Le savant transforme le pavillon de plaisance construit sur la terrasse en cabinet d’histoire naturelle qui suscite la curiosité de ses visiteurs. Passionné par toutes les nouveautés techniques, il fixe un paratonnerre au sommet de la maison au grand dam des voisins, aussi le déplacera-t-il plus tard.

À ce jour la maison est encore en main de la famille de Saussure.

L’ascension du Mont-Blanc : une expédition scientifique

Dès son plus jeune âge, Horace-Bénédict de Saussure est fasciné par le Mont-Blanc qu’il peut contempler de la maison de campagne de son oncle, le naturaliste Charles Bonnet (1720-1793), descendant lui aussi de réfugiés huguenots.

À partir de 1785, les Alpes commencent à intéresser certains voyageurs étrangers et le métier de guide de montagne est inventé. Après avoir effectué sans succès une première tentative d’ascension et que deux autres alpinistes soient parvenus à la cime du Mont-Blanc, de Saussure se précipite dans l’espoir de réitérer leur exploit. Mais le temps ne le permet pas. 

Il s’installe alors à Chamonix avec armes et bagages : sa fille Albertine et ses deux fils plus l’important matériel préparé pour l’expédition. L’essentiel de ce matériel consiste en instruments de mesure destinés aux expériences qu’il veut effectuer au sommet. Là réside en effet pour lui l’objectif principal de l’ascension. À une première d’alpinisme, il ajoute ainsi les difficultés inhérentes à une véritable expédition scientifique.

L’attente est longue, occupée par l’entraînement physique, la revue et les réglages des instruments scientifiques... et la lecture d’Homère dans le texte!

Pour emmener de Saussure au sommet et porter tout le matériel, une caravane de 18 guides et porteurs se met en marche le 1er août 1787. Après deux bivouacs, la cordée parvient au sommet le 3 août peu avant midi.

L’ascension a été rude et de Saussure souffre du mal des montagnes, mais il peut alors contempler la vue dont il a rêvé si longtemps. Il effectue les mesures scientifiques prévues : pression atmosphérique, température, humidité, électricité de l’atmosphère, couleur du ciel, température d’ébullition de l’eau, mesure du pouls.

Sa joie d’avoir vaincu le Mont-Blanc est cependant gâchée par la frustration de manquer de temps pour ses expériences et par le handicap dû au mal d’altitude. Il faut donc redescendre.

L’exploit a un retentissement dans toute l’Europe et dans la communauté scientifique, d’autant plus que l’événement est aussitôt médiatisé. Dès le lendemain un bref compte-rendu est publié dans le Journal de Genève (qui vient d’être créé à l’initiative de la Société des Arts).

Convaincu de l’intérêt de mener des expériences scientifiques en haute altitude, de Saussure part un an plus tard avec son fils Nicolas-Théodore pour le Col du Géant où il établit un campement. Ils séjournent alors 17 jours à 3'350 mètres d’altitude et réalisent un copieux programme de mesures.

Ces deux exploits font d’Horace-Bénédict de Saussure un véritable pionnier de la météorologie alpine. Ils constituent également de parfaits exemples de sa méthode qui, dans l’établissement des connaissances scientifiques, donne la priorité à l’expérience de terrain sur les spéculations philosophiques.

Horace-Bénédict de Saussure en politique

Vers la fin du XVIIIe siècle, Genève connaît une période agitée en raison de l’opposition entre les familles patriciennes jalouses de leurs privilèges et leurs opposants progressistes qui constituent la moitié de la population et n’ont pas accès aux droits politiques.

C’est dans ce contexte troublé qu’Horace-Bénédict de Saussure, lui-même membre éminent d'une famille patricienne, fortement attaché à sa cité et soucieux du bien-être de celle-ci, forme alors un projet de réforme politique destiné à assurer à Genève «une paix solide et durable».

En 1790 déjà, au vu des nouvelles idées acquises par la Révolution française et la fermentation politique qui en a résulté, Saussure, alors membre du Conseil des Deux-Cents, et au risque de froisser ses pairs, propose de nommer une commission pour réviser la constitution en vigueur dans un sens plus «agréable à la majorité».

Il faut attendre la révolution qui éclate à Genève deux ans plus tard, que le gouvernement soit renversé et que l'égalité politique de toutes les catégories de la population soit proclamée pour que l'établissement d'une Assemblée constituante soit décidé.

Dans les débats de Saussure, en homme de raison et non de passion exerce une forte influence. Pendant cette période troublée, sa préoccupation majeure est de maintenir l'unité de la Cité afin de préserver la paix. En vrai modérateur, il jouit de la confiance des uns et des autres. La nouvelle Constitution est adoptée par le peuple au début 1794, année pendant laquelle la santé de Saussure est gravement atteinte.

Peu après La Terreur est instituée en régime politique avec ses arrestations et ses jugements. Dès lors, écœuré et malade, de Saussure ne prend plus aucune part à la vie politique de sa cité jusqu’à sa mort, le 22 janvier 1799. Il est alors enterré avec solennité au cimetière de Plainpalais.

La descendance d’Horace-Bénédict de Saussure allié Boissier

Les limites imposées par le cadre du projet Sur les pas des Huguenots-Genève ne nous permettent pas de développer l’apport de cette remarquable descendance dont plusieurs membres se sont illustrés en lettres (Albertine), en botanique et en chimie (Nicolas-Théodore), en entomologie (Henri), en peinture et présidence de la Société des Arts (Théodore), en linguistique (Ferdinand), ou encore en psychanalyse (Raymond). Nous mentionnons ci-après les deux plus célèbres : Albertine et Ferdinand.

Albertine Necker-de Saussure (1766-1841) est la fille du couple de Saussure-Boissier. À la maison elle reçoit la meilleure éducation, comprenant l’enseignement des langues classiques et des sciences (voir Grand Malagny).

Elle épouse le botaniste Jacques Necker, neveu du ministre des Finances de Louis XVI, devenant ainsi la cousine par alliance de Germaine de Staël (1766-1817) qui est sa meilleure amie (voir Domaine de Saugy).

Après son mariage, elle s'installe à Cologny et y tient salon. Elle fréquente également les brillants esprits qui se réunissent au château de Coppet, découvre son cosmopolitisme et les philosophes allemands. Tout au long de sa vie, elle a une intense activité littéraire et de traductrice.

Frappée de surdité précoce, Albertine se retire alors de la société brillante du XVIIIe siècle à laquelle elle semblait promise pour se consacrer à l'éducation de ses enfants, à l'étude et à l’écriture.

Son œuvre principale, l'Éducation progressive ou Étude du cours de la vie, couronné par l'Académie française, a une influence durable sur les théories pédagogiques et sur les principes de l'éducation des femmes. à une époque où l'on pensait qu'il suffisait de préparer les jeunes filles à leur futur rôle d'épouse, Albertine prend le contre-pied de l'Emile de Rousseau et écrit dans cet ouvrage que les femmes doivent bénéficier d'une formation ouverte, fondée sur les langues, les sciences naturelles et les beaux-arts, apte à faire d'elles des personnes cultivées au lieu de les confiner dans des préoccupations superficielles et dans les vanités à la mode.

Elle écrit également une biographie de Germaine de Staël en guise d'introduction à la première édition des œuvres de celle-ci.

Ferdinand de Saussure (1857-1913), est un des arrière-petits-fils du couple de Saussure-Boissier. Très jeune il se passionne déjà pour l’étude des langues et part bientôt étudier à Leipzig, la plus célèbre université de l’époque pour les études de philologie. 

À 22 ans, il publie un mémoire sur le système des voyelles dans les langues indo-européennes. Son approche est radicalement nouvelle: les voyelles d'une langue entretiennent entre elles des relations fonctionnelles. Ses recherches vont transformer fondamentalement la linguistique. Pour lui, le langage ne sert pas à représenter nos pensées, c’est l’inverse! Et comme les mots ne renvoient pas aux mêmes objets dans les différentes langues, notre découpage du monde n’est pas le même, par exemple, si on est anglophone ou francophone.

À 24 ans il est professeur à l'école pratique des hautes études à Paris. Dix ans plus tard, il revient à Genève où il enseigne le sanskrit, la grammaire comparée et la linguistique générale.

Lorsqu'il meurt en 1913, Ferdinand n'a rien publié de sa théorie linguistique. Trois ans plus tard, deux de ses disciples se chargeront d’éditer son Cours de linguistique générale à partir de notes manuscrites d'élèves. Toute la linguistique du XXe siècle en sera l'héritière.

Une série de documents autographes inédits, découverts à Genève et publiés en 2002 (écrits de linguistique générale), ont relancé l'intérêt pour sa pensée linguistique.

(Sources et ouvrages consultés : Dictionnaire historique de la Suisse - Les Plis du Temps, mythe, science et H.-B. de Saussure, ouvrage collectif, Collection Payot Amoudruz, 1998 - Saussure et l’architecture, Corinne Walker et Anastazja Winiger in H.-B. de Saussure (1740-1799), un regard sur la Terre, Bibliothèque d’histoire des sciences, Georg, Genève, 2001 - Albertine Necker-de Saussure, « sourcière » du Romantisme, Jean Delisle, in Circuit, no. 75, 2002 - Ferdinand de Saussure réinvente la linguistique, Jean-François Dortier, Sciences humaines, Décembre 2000/Janvier-Février 2001)

Rue Horace-Bénédict-de-Saussure
1204 Genève

En images




Bibliographie

  • Horace-Bénédict de Saussure, Douglas W. Freshfield, traduction française, Slatkine, Genève, 1989
  • Horace-Bénédict de Saussure, Journal de l’ascension du Mont-Blanc, Edition établie par Anne Fauche et Samuel Cordier Guérin, Chamonix, 2007

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